Première les 24 et 25 avril au Théâtre de Nîmes
Chorégraphie et mise en scène Alain Buffard
Assistante Fanny de Chaillé
Fabrication et interprétation Nadia Beugre, Dorothée Munyaneza, Hlengiwe Lushaba, Olivier Normand, Will Rawls, David Thomson
Musiciens Seb Martel et Sarah Murcia
Arrangement musical Sarah Murcia
Lumière Yves Godin
Scénographie et costumes Nadia Lauro
Direction technique Christophe Poux
Régie son Félix Perdreau
Régie lumière Thalie Lurault
Production : pi:es
Production déléguée : Latitudes Prod (Lille)
Alain Buffard est artiste-associé au Théâtre de Nîmes pour les saisons 2010/2011 et 2011/2012.
Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings.
Coproduction : Théâtre de Nîmes, Latitudes Contemporaines, Opéra de Lille, Ménagerie de verre, CNDC Centre National de Danse Contemporaine Angers, La Bâtie, festival de Genève, Pôle Sud, scène conventionnée pour la msuique et la danse - Strasbourg, le phénix, scène nationale Valenciennes, CNDC Angers.
Coproduction et résidence du Centre national de danse contemporaine ANGERS
Avec le soutien de FUSED (French US Exchange in Dance), la Condition Publique (Roubaix) et Texen.
Avec le soutien de la région Languedoc-Roussillon, le Conseil Général du Gard, la ville de Nîmes, l’Institut français pour ses projets à l'étranger.
Avec le concours de la Préfecture de région du Languedoc-Roussillon – Direction Régionale des affaires culturelles, au titre de l'aide à la compagnie conventionnée.
Le titre n’est pas ici une légende mais un point de départ. Ce perturbateur de cérémonies réglées que symbolise la figure de Baron Samedi appartient au panthéon vaudou mais introduit surtout l’idée du carnavalesque. Que cela ait retenu l’attention d’Alain Buffard ne surprendra pas. Son travail s’attache à mettre à jour en quoi la précarité évidente des identités sociales et catégories culturelles ne repose que sur un mouvement chaotique, désespéré et souvent douloureux, dont jaillissent parfois de fiers conflits comme d’audacieuses fusions. L’attention se porte alors sur le dérisoire des hiérarchies, des embrigadements et croyances aux simulacres sociaux qui conduirait à penser que l’on est bien ce que l’on est. Une parenté s’avère ainsi évidente entre l’examen de ces identités fragiles et ce qui s’inscrit dans l’énergie d’un bal de tous les renversements. Le principe du rire et de la sensation carnavalesque du monde qui sont à la base du grotesque détruisent le sérieux unilatéral et toutes les prétentions à une signification et à une inconditionnalité située hors du temps.[1] Il n’y a donc aussi jamais de métissage achevé et la décolonisation des esprits demeure toujours nécessaire.
L’univers des chansons de Kurt Weill anticipe à merveille ces considérations. Chacun se souvient que Kurt Weill dut fuir ceux qui estimèrent sa musique dégénérée parce qu’ils consentaient à être hantés par le fantasme d’un réel pur. On n’en finit jamais d’être attentif à ce qui nous ramènerait par habitude ou facilité à une illusion si dangereuse. La seule certitude concernant l’identité est qu’elle est incertaine tant elle doit aux hasards de la vie, du regard des autres, des migrations souvent imposées, des combats qu’elle doit mener pour ne pas être aliénée à ce qu’elle reconnaît comme radicalement étranger à elle même. Préserver sa possibilité dynamique n’est pas pour autant une invitation à l’égarement. Les rôles choisis ou assignés glissent au gré de dévoilements successifs, parfois recommencés, comme autant de vêtements plus ou moins sérieux, empruntés au vestiaire des familiarités décomposées comme pour mieux les dénoncer. Chacun se souviendra peut-être de l’ivresse de sa première glissade lorsque, recroquevillé sur une petite luge de fortune, le corps balançait entre l’envie de se jeter en bas et la crainte de s’abandonner à la chute. Chuter n’est pourtant pas nécessairement décader : qui, une fois en bas, n’a de cesse de renouveler le plaisir de la descente ? Les bas-fonds recèlent tant de séduisantes créatures, de si humaines abjections, de nobles vulgarités. Kurt Weill ouvre aussi à un monde de nouveaux gueux à jamais scintillants.
La pièce, musicale surtout, réplique à l’envie cette perturbation des contours et échappe à toute catégorisation évidente. Fidèle à la liberté de la musique de Weill s’émancipant des attentes classiques et modernes, personne n’incarne sur le plateau un art ou un genre convenu qu’il conviendrait de marier à l’autre. Au contraire, le danseur chante, l’acteur danse, le musicien sort de son rang et surgissent de nouveaux artistes, tous fiancés du pirate pouvant dire Vous n’avez pas aujourd’hui qui je suis. Les pulsions du monde, visibles si on soulève un coin du tapis fragile sur lequel nous évoluons, embrouillent ce que l’on pensait familier et nous emmènent au large du port auquel on se croyait attaché. Au gré des déplacements en soi, hors de soi et entre soi, I’m a stranger here myself.
François Frimat
[1] Mikhaïl Bakhtine, François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance. Paris, Gallimard, 1982